Présenté en ouverture de la sélection officielle Un Certain Regard à Cannes 2006, Paris je t'aime est un film collectif au casting prestigieux et international. Tout ce beau monde est réparti dans 18 courts métrages qui ont pour contexte Paris et pour thème l'amour (ou vice-versa).
Mais revenons à Paris je t'aime. Je vais ici m'attarder, dans leur ordre dans le film, à chacun des courts métrages. Bien sûr, Paris je t'aime étant un film qui fonctionne surtout sur le ressenti et l'émotion, ce sont des avis totalement subjectifs. Je terminerai sur mon sentiment général concernant Paris je t'aime.
Montmartre : amusant, ce segment de Bruno Podalydès où l'on retrouve un humour un brin désenchanté et assez ironique l'automobiliste qui cherche une place dans le quartier se plaignant du « manque de places », mais pas seulement pour les voitures. Avec ses jolis dialogues, ce premier court métrage de Paris je t'aime présente d'emblée ce qui sera la base de tous les suivants : une rencontre. Ici, celle entre un automobiliste cynique et une intrigante femme qui fait un malaise juste devant lui. Un court cependant anecdotique... 6 / 10
Quais de Seine : la réalisatrice indienne nous offre une bien belle rencontre sur les quais : un jeune délaisse ses deux potes stupides (ils abordent avec vulgarité les femmes qui passent dans un jeu de drague assez minable) pour aller aider une jeune musulmane qui vient de tomber devant lui (pendant que ses camarades s'en moquent). Avec ce segment à la fois perspicace, juste et romantique (les dialogues sont savoureux), la réalisatrice Gurinder Chadha fait voler en éclat les clichés (la musulmane qui porte un voile n'est pas une coincée et porte ce voile de son plein gré) tout en réalisant un beau morceau de comédie romantique, bien aidée par le décor des quais de la Seine. Vraiment charmant et très positif et un beau portrait de la jeunesse, sans caricature ni cynisme. 7,5 / 10
Le Marais : dans son style habituel, Gus Van Sant (Elephant) nous montre un jeune artiste inexplicablement attiré par un jeune ouvrier dans un atelier, essayant de parler avec lui et exprimant l'étrange sentiment qu'il lui fait. Ce court vaut surtout pour la prestation des deux jeunes acteurs, l'un expansif et bavard, l'autre mystérieux et renfermé. Belle petite pirouette finale qui confère beaucoup d'humour à ce segment de Gus Van Sant qu'on pourra revoir d'un ½il différent et plus amusé. Avec bien évidemment une forte connotation homosexuelle (ça n'est pas explicite, mais logique de la part de ce réalisateur). 7 / 10
Tuileries : première originalité de ce court des frères Coen, le fait qu'il se situe dans le métro, un lieu bien peu romantique. On y voit le pauvre touriste Steve Buscemi (comme souvent génial et pittoresque, dans un rôle quasi-muet) malmené par un couple déjanté parce qu'il a « croisé un regard » (et comme le dit son guide touristique, « Ne JAMAIS croiser un regard dans le métro »). Sans doute le plus drôle segment du lot, le malheureux Steve Buscemi se retrouvant au milieu d'une engueulade de couple dont il ne comprend strictement rien. Truffé de petits détails et doté d'une réalisation inventive, ce Tuileries est une excellente comédie made in Coen. 7.5 / 10
Loin du 16ème : Walter Salles et Daniela Thomas mettent en avant le côté social, à travers ce portrait bref et quasiment muet d'une jeune immigrée qui s'occupe la nuit de son bébé la nuit et qui part en ville le jour (les cinéastes traduisent bien le temps important que prennent les transports en commun) pour s'occuper de celui d'une famille bourgeoise. Intéressant, visuellement soigné et assez symboliste, mais pas vraiment original et un peu trop triste. Et on ne peut pas dire que Paris y soit embellie, au contraire.. L'actrice Catalina Sandino Moreno, seul personnage de l'histoire avec les deux bébés, y est touchante dans tous ses gestes, ses regards et ses quelques paroles. 5,5 / 10
Porte de Choisy : Peut-être celui auquel j'ai le moins accroché. Cette première réalisation de Christopher Doyle est bien étrange et singulière, au point qu'on ne comprend pas forcément ce qu'il s'y passe (le démarcheur Barbet Schroeder vient proposer ses produits dans des boutiques asiatiques, mais il est violemment rejeté), malgré un bon début. Ces quelques minutes sont trop chargées, naviguant entre calme plat et excentricités. On dirait même parfois une publicité (voir le dernier plan). Pas raté, mais difficilement abordable. 3 / 10
Bastille : comme on pouvait s'y attendre de la part de l'espagnole Isabel Coixet, ce segment se révèle très touchant en l'espace d'une poignée de minutes durant lesquelles la cinéaste raconte une histoire d'amour tragique et poignante, celle d'un homme qui, lorsqu'il apprend que sa femme est atteinte d'un cancer alors qu'il allait lui annoncer qu'il voulait la quitter, se met à nouveau à aimer et à chérir son épouse, il retombe amoureux jusqu'à la mort de celle-ci, et il le restera même après. Un beau conte (voix off, ellipses, détails qui semblent sortis d'un conte de fée comme ce manteau rouge que porte la femme et qui finit par hanter l'homme...) ou la réalisatrice trouve quand même le temps de mettre en valeur les silences, les regards et les gestes, qui en disent finalement plus que les mots (il y a peu de dialogues à l'écran). L'amour provoque ici la destruction de l'être. Sergio Castellito et Miranda Richardson sont bien sûr pour beaucoup dans ces émotions et la réussite de ce segment. 8 / 10
Place des Victoires : Le segment de Nobuhiro Suwa est sans doute le plus déchirant du lot, même si la fin délivre une petite note d'espoir. On y voit la bouleversante Juliette Binoche rêver de son fils décédé une semaine plus tôt. Un fils qu'elle voit emporté par un cow-boy après lui avoir fait ses adieux. Emouvant, ce segment poétique et mélancolique (grâce au décor presque fantastique d'une Place des Victoires nocturne, déserte et humide) est un bel objet onirique définissant le deuil et la foi en quelques minutes. 8 / 10
Tour Eiffel : Les thèmes de l'enfance et de la douce folie sont également présents dans ce segment burlesque ou un enfant raconte la rencontre particulière entre ses parents, deux mimes traînant autour de la Tour Eiffel et mimant tout ce qu'ils peuvent toute la journée (le film, c'est la journée quotidienne d'un mime). Une ambiance désuète et charmante et un coté toon délirant ...) donne à cette enchanteresse partie de Paris je t'aime des allures de vrai film d'animation. Esthétiquement, c'est l'épisode le plus soigné et original mais aussi le plus drôle (et le plus « fun ») avec celui des frères Coen. L'univers décalé de ce cinéaste est décidément très attachant. 7 / 10
Parc Monceau : Ce segment d'Alfonso Cuaron est un petit tour de force technique, puisqu'il s'agit d'un superbe plan séquence suivant, en un travelling latéral, un père (Nick Nolte) et sa fille (Ludivine Sagnier) marcher et discuter dans la pénombre d'une rue. La caméra se rapproche progressivement des deux personnages (qui sont en grande partie dans l'obscurité), en même temps que l'on saisi le sens de leur conversation, jusqu'à ce qu'ils soient mieux éclairés et que la discussion entre le père et la fille se clôt sur une petite révélation. Le mexicain Cuaron a l'art de la révélation et ajoute quelques touches d'humour, grâce au personnage de Nick Nolte dans un rôle qui lui va bien (le papa bourru et maladroit), avec son inimitable timbre de voix. Les deux acteurs semblent complices (et c'est un duo original) et déballent un dialogues franco-anglais amusant pendant 5 minutes le temps d'un seul très beau plan. 6.5 / 10
Quartier des Enfants rouges : Olivier Assayas n'évite pas les clichés dans cette histoire assez trouble qu'on ne comprend pas directement : le cinéaste dévoile par bribes ses personnages et leurs motivations, dans son style épuré habituel. Une histoire entre une actrice (Maggie Gyllenhaal) et son dealer, bref rien de bien original, qui en oublie un peu Paris et le quartier. On se demande d'ailleurs ou il veut en venir, même après la conclusion. 4 / 10
Place des fêtes : On ne comprend pas vraiment ce qu'il se passe au début. Un homme est allongé contre un mur sur la Place des Fêtes ensoleillée. Une femme semble venir à son aide. On découvre qu'il est blessé et qu'elle est médecin. On se rend compte que l'homme semble connaître la femme qui elle ne le connaît pas. On devine qu'il est amoureux d'elle. On apprend ensuite, via un flash-back, comment l'homme est arrivé ici dans cet état quelques minutes auparavant et comment il connaît la femme. Cette dernière le reconnaît (sans le connaître), mais c'est déjà trop tard. Magnifique histoire qui en dit beaucoup en peu de temps, dans un style à fleur de peau, le cinéaste Oliver Schmitz dévoilant ses personnages et les faits avec une infime délicatesse et une véritable tendresse. Et c'est d'autant plus bouleversant que l'issue est tragique (et même cruelle) alors qu'elle aurait tellement pu être heureuse. C'est pourtant bien du bonheur qu'on ressent à la fin, mélangé à une tristesse certaine, comme si l'amour était plus fort que la mort. Vraiment un bijou de subtilité. Impossible après ça d'oublier les deux cafés, la chanson, et cette larme finale... 8 / 10
Pigalle : On ne s'étonnera pas du coté théâtral et glamour de ce sketch, le réalisateur Richard LaGravenese étant un grand dramaturge réalise pour Paris je t'aime un passage à la fois drôle et sensuel, qui s'avère être au final plus un règlement de compte qu'une rencontre. En effet, le segment débute sur la rencontre mystérieuse entre Bob Hoskins et Fanny Ardent(e), avant que l'on comprenne qu'ils se connaissent déjà très bien, et c'est parti pour une petite mise au point dans le couple, avec explications, engueulades et répliques cinglantes (c'est d'autant plus drôle dans le contexte). Mais heureusement, cela se terminera par la victoire de l'amour. Bob Hoskins et Fanny Ardente forme un couple attrayant et cocasse dans ce segment dédié au désir. 6,5 / 10
Quartier de la Madeleine : Le réalisateur a le culot de tourner un vrai film de vampires romantique et pour le moins fantaisiste. Entre un coté kitch (le faux sang, la musique) inspiré par ce quartier et une technique élaborée pour mettre en image cette love-story sanglante, ce segment est une perle de noirceur et d'humour, le cinéaste n'oubliant jamais d'ajouter un décalage (voir par exemple la fin) qui fait de son film un petit bonheur ludique pour le cinéphile (c'est moins sûr que le spectateur lambda accroche), puisqu'en grand admirateur du genre, Natali respecte tous les codes du film de vampire, mais avec en plus ce second degré supplémentaire. Visuellement, il s'agit sans aucun doute du segment le plus impressionnant. En juste 5 minutes, le cinéaste parvient à instaurer un suspense, à faire peur (si, si !), à faire rire, à intriguer, et même à émouvoir. On tient là une perle du fantastique, tellement insolite et excessif avec son esthétisme gothique que ce segment se démarque nettement des autres, alors que Natali respecte pourtant les deux thèmes principaux du film collectif (Paris et l'amour). 8 / 10
Père-Lachaise : Logique que Wes Craven se charge du segment se situant dans le célèbre cimetière. Il y place un couple d'américains en voyage de noces, visitant le cimetière du Père-Lachaise, ce qui n'enchante guère le triste fiancé, qui aurait préféré être dans un restaurant de luxe. Tandis que sa future femme s'extasie devant le tombeau d'Oscar Wilde, lui s'en moque. Emily Mortimer se rend compte alors qu'elle ne peut épouser un homme sinistre qui ne la fait pas rire (on se demande d'ailleurs pourquoi elle est encore avec lui et comment elle a tenu jusque là). Wes Craven ajoute bien sûr une petite touche fantastique en faisant apparaître le fantôme d'Oscar Wilde, qui remet Rufus Sewell dans le droit chemin. Le film se termine même comme une vraie comédie romantique, l'homme rattrapant sa dulcinée pour la reconquérir, sur les conseils d'un mentor. Un happy end qui peut symboliser la victoire du coté romantique de Craven (soit Emily Mortimer) sur son coté sinistre (soit Rufus Sewell)... 6 / 10
Faubourg Saint-Denis : ce segment de l'allemand Tom Tykwer a la particularité d'avoir été tourné avant les autres, en août 2002 (alors que tous les autres, celui des frères Coen excepté, ont été tournés entre Juillet et Novembre 2005), et a même servi de base au projet Paris je t'aime (il est le premier à avoir été tourné et a permis de trouver un financement supplémentaire pour les courts métrages suivant). Ce court existait donc déjà indépendamment (il se titrait True), quand le projet du film collectif n'était pas encore vraiment défini. On y voit un jeune homme aveugle recevoir un appel de sa copine (Natalie Portman, magnifique, qui fut la première actrice à s'engager dans le projet), qui lui annonce qu'elle le quitte. Le jeune homme se souvient alors de sa rencontre avec elle, puis du reste, de leur couple qui évolue. Tom Tykwer, avec la douceur, la mélancolie et le style sophistiqué mais à fleur de peau qui caractérisent ses films (surtout le superbe Heaven), réalise là une fable moderne et dense, réussissant à définir ce qu'est la vie de couple, de la rencontre à la rupture, en cinq minutes. D'abord la cruelle rupture par téléphone sous forme d'un poème, puis la jolie rencontre, et les images s'accélèrent, avec la voix off du jeune homme qui les résument avec amertume, nostalgie, mais aussi avec quelques notes d'humour, et en fond cette superbe musique entraînante.
Les plans se succèdent, se répètent, s'entremêlent au rythme des paroles et de la musique, pas comme dans un clip vidéo mais comme dans un vrai souvenir dans lequel seul compte l'amour ; tout autour du couple est en accéléré, Paris évolue (le cinéaste illustre parfaitement le tumulte parisien, la vie active de la ville ainsi que le temps qui passe) tandis que le couple reste dans cette bulle amoureuse. Mais les saisons passent, cette bulle s'évapore, et Tykwer (qui fait un caméo) en ajoute une couche dans la douce cruauté (accentuée par le fait que l'amoureux est handicapé) en terminant cette chronique amoureuse en flash-backs par un twist qui répond directement à la scène de rencontre. Comme le personnage, on y croit, la peine et l'angoisse s'emparent de nous. Et cette pirouette finale, qui n'a rien d'artificielle puisqu'il s'agit tout simplement de la suite de la première scène, remplace soudainement l'amertume par une joie exaltante. La vie semblait s'être arrêté, mais elle va finalement continuer comme avant, avec ses hauts et ses bas.
Ce segment est un grand-huit de sentiments, passant de l'un à l'autre avec virtuosité (et un certain art de la manipulation), et c'est finalement une exacte représentation de ce qu'est l'amour (cruauté, bonheur, alternance de sentiments indicibles...). Un court métrage euphorique et épanouissant, à mes yeux le meilleur du lot. Si je ne devais en revoir qu'un dans l'immédiat, ça serait celui-là. 9 / 10
Quartier Latin : Ce segment serait presque anecdotique s'il ne marquait pas les retrouvailles du coupe mythique de Opening Night, les deux acteurs fétiches de John Cassavetes se retrouvant dans un café (avec en guise de patron Gérard Depardieu) pour régler leur divorce. Mais leur avocat mutuel n'étant finalement pas présent, Ben Gazarra et Gena Rowlands se taquinent et se souviennent du bon vieux temps avec nostalgie et humour (quand tout est fini, les choses sont plus faciles à dire). Un segment qui résonne comme un adieu, d'autant plus touchant qu'il est écrit par Gena Rowlands (c'est le seul court métrage qui n'est pas écrit par son réalisateur). Et les dialogues sont effectivement savoureux, piquants et tendres. Un court métrage de luxe, grâce à son casting prestigieux qui lui confère une dimension supplémentaire. 7 / 10
14ème arrondissement : L'américain Alexander Payne clôt Paris je t'aime par une véritable déclaration d'amour à cette ville. Une touriste américaine lit (avec un accent très prononcé qui ajoute une touche d'humour à l'ensemble) le récit de son séjour (seule) à Paris, tandis que défilent les images suivant ses paroles. Il ne s'agit cette fois pas d'une rencontre entre un homme et une femme, ni de l'amour entre une mère pour son enfant, ni de retrouvailles, mais de la rencontre entre une femme et Paris. La touriste (jouée par Margo Martindale, vue dans Million Dollar Baby) raconte sa rencontre puis sa relation avec cette ville, Paris étant cette fois l'un des deux personnages principaux du segment (là ou elle n'était qu'un contexte dans les autres courts métrages), ce qui est une belle manière de clore un film à sketchs consacré à l'amour et à Paris. Et on retrouve la patte du réalisateur de Monsieur Schmidt avec cet humour très humain (certaines remarques anodines de la touriste sont très drôles, comme celle au cimetière du Père-Lachaise) et cette réflexion étonnamment pertinente (et pas prise de tête) sur la vie.
8 / 10
Ainsi se termine Paris je t'aime, film collectif dédié à l'amour et à sa ville, Paris. Même si certains cinéastes s'éloignent plus ou moins de ces deux thèmes, les 18 courts sont assemblés de façon cohérente, avec de temps en temps quelques plans sur Paris en guise de transition. Un Paris réaliste, beau sans être carte postale (d'ailleurs les grands lieux touristiques de la ville sont zappés, à quelques exceptions près), dans lequel il naît et se brise une multitude d'histoires d'amour, ce que retranscrit bien Paris je t'aime.
Paris je t'aime est surtout intéressant pour la diversité des cinéastes qui s'y sont attelé, des réalisateurs de tous genres ; drame, fantastique, science-fiction, comédie, dessin animé, et de toutes origines : américaines, françaises, britanniques, indiennes, japonaises, allemandes, italiennes, mexicaines, brésiliennes, espagnoles...Des points de vue très étendus et disparates, ce qui donne donc une série de courts métrages variés qui illustrent les mêmes thèmes. Chaque cinéaste a eu carte blanche pour trouver et filmer sa petite histoire dans un quartier de Paris, avec son style et sa sensibilité. Chaque cinéaste filme Paris et l'amour d'une manière différente, voir opposées.
PS : Merci à ceux qui sont arrivés jusque là ;-)